Nul ne reviendra pour nous

Publié le 21 mai dans la collection La dentelle du cygne des éditions L’Atalante, Nul ne reviendra pour nous est un recueil de nouvelles horrifiques de Premee Mohamed. Ayant adoré chaque novella de l’autrice, c’était une évidence de poursuivre ma lecture de ses œuvres avec ce recueil à la couverture sublime. Et voici ce que j’en ai pensé…
Avant de vous relater mon retour sur chaque nouvelle, écrit au fur et à mesure des lectures, voici un avis global sur ce recueil. Composé de plus de 15 récits horrifiques, Nul ne reviendra pour nous nous fait naviguer dans différentes formes du genre. On a de la science-fiction dans l’espace comme au fond des océans, de nombreuses nouvelles d’horreur folklorique avec une impression magnifique de mystère, du gothique, des hommages aux univers de Lovecraft, du huis-clos comme de grands récits d’action, …Comme dans ses autres ouvrages, Premee Mohamed montre toute l’étendue et la diversité de son talent sur le format court. Elle parvient à changer de ton à chaque fois tout en maintenant la personnalité de sa plume dans chaque texte. Certaines nouvelles se répondent même, se font écho, que ce soit par une suite cohérente, un univers potentiellement partagé mais surtout par un partage de valeurs. Sous le biais de l’horreur, Premee Mohamed dénonce les injustices, le colonialisme, le mépris des vies humaines ou la faiblesse de l’esprit humain adulte. Certains sujets aussi reviennent et participent à un ensemble cohérent. L’enfance est particulièrement pointée du doigt comme une période d’étrangeté, l’adolescence, celle d’une révolte et résistance flamboyante, les croyances, souvent dangereuses mais parfois salvatrices… L’ensemble est formidable, l’ambiance toujours particulièrement maîtrisée et la diversité des propositions intéressante. De la mélancolie au gore, Premee Mohamed varie les intensités de frisson à merveille. Comme toujours avec un recueil, certains textes vont parler à certaines personnes plutôt qu’à d’autres. J’ai eu de véritables coups de cœur et adoré l’ensemble
« - Pfft. L’école? Maintenant, je possède la liberté des millénaires, je suis puissante, j’ai des amis, le don de double-vue, des pouvoirs magiques, la force et la sagesse…- Tu n’as rien. C’est la chose en toi qui a tout cela. Et qui se sert de toi.- Tout le monde se sert de quelqu’un. »
Sous l’église, sous la colline
Le recueil commence par une nouvelle d’horreur aux odeurs maritimes. Une petite fille morte-vivante repêchée des flots. C’est un texte mélancolique, à l’ambiance réussie entre légendes, fantastique et phare isolé. C’est assez doux comme démarrage, un brin gothique dans le style. J’ai adoré cette première incursion dans un folklore qui sera développé ensuite.
Instructions
Très courte nouvelle qui prend la forme d’un flyer destiné aux soldats anglais envoyés en France sous occupation allemande, mais avec un twist savoureux que je ne vous révélerai pas. C’est simple mais efficace et j’avoue avoir apprécié l’idée.
L’évaluateur
Nouvelle un peu plus longue ici, elle nous dresse une ambiance particulièrement glaçante à la Lovecraft. On sent ici la présence de choses innommables, de divinités oubliées et de danger immédiat. C’est un texte à l’ambiance mystérieuse et dérangeante tout à fait maîtrisée. On sent l’angoisse monter, la peur viscérale du personnage que l’on suit. Et sans même avoir les réponses à nos nombreuses questions, les frissons sont bien là. Chapeau bas.
De la main de toutes les bêtes
Surprise de cette nouvelle qui se déroule en Auvergne (même si ça n’a pas grande incidence)! Mais globalement j’ai été moins convaincue par celle-ci qui plonge dans une thématique liée à la religion chrétienne. J’ai aimé la plume, comme toujours, mais j’ai été nettement moins embarquée par cette histoire pour laquelle le frisson manquait un peu. Les notes en fin d’ouvrage de l’autrice m’ont cependant bien fait rire à propos de l’écriture de ce récit.
La femme de l’aventurier
On reste un peu sur le même registre moins angoissant avec cette nouvelle qui m’évoque cette fois du Buzatti. Une légende, des êtres mystérieux, une malédiction et un twist final. On ne tremble pas vraiment mais l’ambiance reste très réussie et l’hommage à du Lovecraft évident.

« Puis, du fond d’une armoire, Whittaker a tiré une chose ancienne et merveilleuse, peut-être un déguisement: une robe de bal à paillettes rouges. Ils l’ont tous admirée un moment, puis elle a bondi et l’a débitée avec son couteau de poche. Une heure après, elle avait cousu la soie cramoisie en drapeau qui pouvait être plié et glissé dans une poche.J’espère qu’elle aura l’occasion de l’agiter avant de mourir. Même si, bien sûr, nous ne sommes pas censés espérer quoi que ce soit.Mais je suis une Mort très ancienne.»
Au tour du général
J’ai adoré cette nouvelle qui se déroule en temps de guerre à l’occasion d’un jeu malsain avec un prisonnier. L'autrice y dénonce l’importance accordée aux traditions dans un pouvoir totalitaire et l’inhumanité du traitement de l’Autre. Il y a dans ce court texte une profondeur de lecture fort intéressante. Du sadisme, de la stratégie, du jeu et, étonnamment, une forme de philosophie. C’est un récit qui maintient sous tension et laisse imaginer un univers gigantesque en toile de fond.
Seize minutes
Yeuuurk. Après 3 nouvelles plus légères, celle-ci est dérangeante et peu ragoûtante. Mais c’est aussi une grande réussite. En très peu de pages, Premee Mohamed écrit une plongée dans la folie, avec un final particulièrement malaisant. C’est maîtrisé à la perfection, âmes sensibles s’abstenir.
Fortunato
Excellente nouvelle d’horreur dans l’espace. Tous les ingrédients y sont: une planète hostile, un huis-clos dans un vaisseau, une sorte de secte… c’est malaisant, la tension monte crescendo dans une maîtrise parfaite de la plume et de l’ambiance. Le tout avec une héroïne qui n’a rien demandé et qui, par ses nuances, ajoute à la perfection de l’ensemble.
Les abeilles
Bzzz ça bourdonne dans cette nouvelle un brin mystique. Tout commence par une attaque d’abeilles sur une jeune fille, puis l’étrange entre en scène. J’ai apprécié cette histoire d’horreur folklorique bien que son final m’ait laissée sur ma faim. Elle a son aura bien à elle, avec le malaisant de l’enfance et de la perte de libre arbitre.
Quatre heures d’une révolution
Oh que j’ai aimé cette nouvelle! C’est un coup de cœur pour moi. On y suit un groupe de punks rebelles qui luttent comme iels peuvent, face aux forces armées qui les assaillent sans fin. Et parmi elleux, Whittaker qui est aussi remarquable que l’héroïne de La Migration annuelle des nuages. C’est à travers les yeux de La Mort qui la suit que nous la découvrons quelques heures. Et c’est si bien écrit! Il y a dans ces quelques pages une mélancolie, un désespoir mais aussi de la beauté dans la lutte. C’est un appel à la résistance magnifique. Coup de cœur.
Pour chacune de ces misères
C’est un retour à l’ambiance lovecraftienne ici avec un huis-clos dans les abysses qui rend aussi un hommage surprenant à Beowulf. Grands anciens, folie, mystère et dangers. Tout y est. J’ai juste eu un peu de mal à comprendre tout le déroulé des scènes d’action un poil confuses et je trouve la fin plutôt frustrante. Mais là encore, une ambiance réussie et une belle plongée dans la folie des hommes.
« À force de manquer d’air, il avait appris à ne plus bouger. Mais parfois il se retrouvait dehors, dans la prairie ou en haut d’un arbre, son téléphone qui vibrait sans arrêt dans la poche. Ils appelaient cela une fugue. La vie, avait dit Marty en levant les yeux au ciel.»
Tout vu comme les parties de son lieu infini
On est dans une nouvelle très énigmatique, entre la hard science, le psychologique et le mystère. On y parle d’autres univers mais aussi et surtout de deuil et d’envie de liberté. C’est un texte dur émotionnellement mais aussi assez perturbant. J’ai trouvé ça assez grandiose de mettre en scène cet enfant qui doit choisir ou non d’être l’Élu, et de potentiellement ne pas faire le bien dans ce choix.
Nul ne reviendra pour nous
La nouvelle qui donne son nom au recueil est une nouvelle horrifique de SF qui évoque une étrange épidémie dont on ne comprend pas grand-chose. Le récit s’impose par sa richesse. On y décèle un univers plus large en toile de fond et plusieurs messages sous couvert de l’intrigue comme un bel anticolonialisme bienvenu. C’est oppressant comme il faut et les scènes finales ont ces touches de sensationnel qui font les récits qui marquent.
Librement
Excellente nouvelle maîtrisée de bout en bout qui révèle, dans les interstices de ses lignes, un univers mystérieux basé sur des croyances et des sacrifices aux divinités. L’ambiance s’installe dans cette chape de non-dits jusqu’à un final touchant et mémorable. J’ai tout adoré. Et on y décèle un lien avec la première nouvelle du recueil, ce qui ajoute une dimension particulière à l’ensemble. Et la plume, ici, frôle la perfection.
Nous et les nôtres
J’ai un coup de cœur pour cette nouvelle qui fait un lien avec la précédente mais aussi avec L’évaluateur au début du recueil. Ça donne à l’ensemble un côté cohérent qui se répond et se fait écho et je raffole de ça en format court. La nouvelle est en plus excellente. Retour aux Grands Anciens avec un texte survolté et sous tension qui évoque la fin du monde à une échelle très locale, du point de vue de deux ados. C’est un texte au rythme soutenu, touchant aussi et particulièrement riche en termes d’univers.
Les redoutables
Voici une nouvelle assez différente. Parce que différée par rapport aux événements qu’elle relate, mais aussi par sa proposition de réflexion sur la question du mal. J’aime cette retenue dans le récit, cette aura de mystère qui subsiste à la fin et qui laisse un doute glaçant. Il s’en dégage une impression tenace de malaise particulièrement réussie.
Repos éternel
Le recueil s’achève sur une nouvelle qui mêle expérience scientifique et questions éthiques. Elle fait un peu lien avec la précédente pour sa réflexion sur l’importance d’une vie humaine par rapport à des avancées scientifiques. C’est un récit fondamentalement triste, parlant de l’absurdité des guerres via une exploration des possibilités transhumanistes. J’ai trouvé son final vraiment triste et glaçant à sa manière.
En bref, Nul ne reviendra pour nous est un excellent recueil de nouvelles horrifiques qui nous fait naviguer dans les strates du genre avec brio. Chaque récit démontre une maîtrise absolue des ambiances et de la plume, avec des thématiques communes dans une diversité de propositions narratives. C’est très bon, comme toujours avec Premee Mohamed et certaines nouvelles, notamment les plus lovecraftiennes, sont de véritables pépites. J’ai hâte de voir ce qu’elle a d’autre à nous offrir.
« Que les cieux vous épargnent, alors que vous cheminerez aux côtés de femmes, enfants, journalistes, fonctionnaires, scientifiques… face à des divinités capricieuses, pactes maudits ou épidémies surnaturelles.Avec maîtrise, Premee Mohamed nous confronte aux pertes et aux abandons, réveille des monstruosités folkloriques ou des entités cosmiques et questionne nos certitudes sur la trame du réel. Chacune de ces nouvelles travaille l’esprit humain de doute et d’indicible, s’emparant pour mieux les réactualiser de nombreux motifs du genre fantastique et horrifique.
Accrochez-vous bien pour ces dix-sept voyages où nul ne vous viendra en aide. »
(Illustration de couverture : Slug Draws)
- Livre reçu en service de presse. Publication non rémunérée. Merci aux éditeurs. -
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[Lecture n°18 (23/50 points avec les bonus pour l'échelon 4 Fusion dans l’utopique) pour le Challenge de L'Imaginaire édition 14 de Tornade de lecture]

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