Les Dieux lents

Le 16 avril dernier, les éditions Le Bélial’ ont publié le tout premier space opera de l’autrice Claire North. Après avoir adoré ma découverte de l’autrice dans le format novella, avec sa trilogie de La Maison des jeux ou Sweet Harmony, j’avais hâte de la lire sur un format plus long, et particulièrement en SF. Je me suis donc plongée dans Les Dieux lents, et voici ce que j’en ai pensé…
« […] à quoi servent nos vies, si personne ne se souvient de nous? À quoi servent les histoires que nous inventons si elles ne disent pas quelque chose de vrai? »
Au premier abord, ce roman me faisait peur. Le résumé nébuleux qui donne l’impression qu’on va lire un texte un peu mystique, la taille du bouquin et son écriture resserrée qui n’allaient pas du tout avec ma fatigue actuelle… Mais c’est Claire North, donc j’ai tenté. Et bien m’en a pris. Au bout d’une vingtaine de pages, j’étais déjà en partie conquise. Le reste du roman m’a ensuite emporté sans peine, avec une addiction que je n’avais pas ressentie depuis un moment pour un format long. Et à l’issue de ce beau et formidable voyage spatial, je peux affirmer que c’est un chef-d’œuvre et probablement un des meilleurs livres de SF que j’ai lus depuis longtemps (exception faite de la catégorie Becky Chambers qui a une place à part dans mon cœur). J’ai tellement aimé ce livre que je sais d’avance qu’une simple critique écrite ne saura pas retranscrire mon enthousiasme. Aussi, si vous ne voulez pas aller plus loin, contentez-vous de ce message : Lisez-le. Ne serait-ce que pour avoir l’honneur de rencontrer le personnage de Gebre (ce personnage bordel!!!). Pour celles et ceux qui sont restés et qui veulent tout de même savoir pourquoi c’est bien, je vais tenter d’étayer. Nous suivons un personnage un peu hors normes, à la vie mouvementée et étonnamment longue, ce qui va nous permettre d’explorer l’univers proposé sur une grande période de temps, mais aussi d’y côtoyer plusieurs espèces et plusieurs cultures. Il y a un côté quasi anthropologique dans le roman qui n’est pas sans m’évoquer les écrits d’Ursula Le Guin. Le côté souvent à part, Autre, du narrateur qui rencontre des manières de vivre bien différentes de celle dans laquelle iel est né nous donne à observer, factuellement, des modes de vie divers. Par exemple, comment tel peuple gère ses émotions, comment tel autre organise toute l’existence autour de rituels, ou encore comment iels définissent les mots, la bienséance ou même les genres. Alors oui, le roman n’est pas un concentré d’action en mode explosion/combat/piou-piou. Mais c’est tellement plus vertigineux et inspirant! Et ça permet aussi de véhiculer des critiques bien piquantes sur pas mal de sujets.

« Des tas de gens ont envie d’aider, d’une manière ou d’une autre, mais très peu le font. Sans doute parce que, à leur avis, aider est plus ou moins synonyme d’arranger les choses. D’être un héros. Mais personne ne peut être un héros face à une supernova. D’un autre coté, tout le monde peut. Toute personne qui agit, si infime que soit son acte, parce que le changement, c’est ça… une chose gigantesque, énorme, constituée d’innombrables, de myriades de fragments minuscules. Mais ça ne plaît pas aux gens. Iels ont envie de se sentir… spéciaux.»
Ce qui m’a également plus que conquise dans Les Dieux lents, c’est effectivement son côté piquant. Claire North offre un roman anticapitaliste, anti-LGBTphobes, antiraciste, antifasciste,… Elle utilise la merveilleuse curiosité de son narrateur, qui a soif de connaissances sur le monde et nous les transmet volontiers, pour balancer de sacrés hot takes qui font très très plaisir à lire, et sans jamais écrire un livre moralisateur. Je me suis particulièrement régalé sur les interludes qui font des pauses dans le récit pour évoquer comment les différentes espèces/cultures de l’univers traitent tel ou tel thème. Celle sur le genre est particulièrement savoureuse. Chapeau d’ailleurs à la traductrice Michelle Charrier qui, sur cet aspect mais aussi sur bien d’autres, a fait un travail formidable et très certainement ardu tant le roman offre des nuances de langage. Le livre est d’ailleurs aussi très bien écrit. Il s’en dégage parfois une profonde mélancolie, des réflexions philosophiques voire même métaphysiques d’une grande beauté. Le tout, en dressant une immense fresque sur la fin de mondes entiers et l’annihilation d’une civilisation (je ne vous spoile rien, c’est littéralement dit dans le tout début du roman). Il y a dans ce livre des temps de pause, pour comprendre, pour rencontrer. Mais aussi pour saisir toute l’ampleur des réflexions qui sont proposées, que ce soit sur l’importance de la culture, l’importance de la mémoire et de la transmission ou encore la quête de notre identité. On y parle de sacrifices, de choix impossibles, de la cruauté comme de la beauté de l’amour, d’immigration, de luttes pour le meilleur et de communauté. Le tout sur fond de grands évènements majeurs comme des guerres, des tractations politiques et des jeux de dupes qui impactent tout l’Univers. On passe de l’intime au tout, en portant en creux une quête de sens universelle. Il m’est vraiment difficile de ne pas vous en parler pendant des heures, tant j’ai des choses positives à dire sur Les Dieux lents. J’ai été soufflée par sa qualité du début à la fin. C’est un roman intense, émouvant et superbe, dense et passionnant, et je sais que je vais mettre bien longtemps à l’oublier.
« Nous sommes les graines de la forêt, murmurai-je. Aucune vie n’est extraordinaire et elles le sont toutes. Aucun amour n’a plus d’importance qu’un autre, aucune histoire, rien n’a plus d’importance, rien n’en a moins. Où nous tombons, d’autres pousseront peut-être, alors vis. Puisse ton chant être chanté, puisse ton nom être chuchoté parmi les étoiles.»
En bref, Les Dieux lents est un roman remarquable à tous points de vue. Non seulement l’univers est riche et foisonnant, l’histoire surprenante et accrocheuse, mais en plus c’est une mine d’or de réflexions sur la culture, l’identité, le sens d’une existence … tout en balançant des bonnes piques anticapitalistes et antifa savoureuses. L’écriture et la traduction de ce chef-d’œuvre sont absolument magnifiques. J’ai été plus que conquise par ce grand roman et j’espère sincèrement avoir le bonheur de relire Claire North dans le genre du space opera un jour. C’est un immense coup de foudre qui m’a laissé la tête dans les étoiles et les chants de cels qui vivent et de cels qui sont partis au creux du cœur.
« Au cœur du gouffre enténébré qui sépare les étoiles, sanglé dans son siège de pilote, Mawukana na-Vdnaze est mort là où d’autres ont trouvé la folie. Avant de revenir à la vie — plus tout à fait humain, mais susceptible de parler à l’obscurité infinie…
Voici l’histoire de Mawukana na-Vdnaze, de ses nombreuses vies et de ses morts toutes aussi nombreuses. L’histoire de sa vengeance contre l’empire de l’Éclat. Et d’une supernova à même de vitrifier n’importe quelle civilisation sur des dizaines d’années-lumière. Un absolu désastre pour certains. Une opportunité pour d’autres. Tandis que dans l’abîme, hors du temps, d’étranges entités tissent leurs desseins impensables… »
(Illustration de couverture: Nico Taylor)
- Livre reçu en service de presse. Publication non rémunérée. Merci aux éditeurs. -
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[Lecture n°16 (20/50 points avec les bonus pour l'échelon 4 Fusion dans l’utopique) pour le Challenge de L'Imaginaire édition 14 de Tornade de lecture]

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