Elles rêveront dans le jardin

Publié le 7 janvier aux éditions Rivages, Elles rêveront dans le jardin est un recueil de nouvelles empruntant à plusieurs genres de l’imaginaire écrit par l’autrice mexicaine Gabriela Damián Miravete. J’avais très envie de le découvrir et j’ai eu la chance de m’y plonger en avant-première et voici ce que j’en ai pensé…
« Elles rêveront dans le jardin, rêveront de leur futur.»
Mon avis sur chaque nouvelle
Commençons par un petit tour d’horizon des nouvelles avec mon ressenti au fur et à mesure de la lecture avant de vous donner un avis global sur le recueil!
L’entrée en matière du recueil ne fait pas dans la demi-mesure. Attention, c’est dérangeant, dur, âpre et étouffant. Histoire familiale et héritage sordide de la violence masculine, La musique et les pétales nous propose un recours au fantastique pour illustrer le traumatisme et la dissociation. C’est un texte violent et difficile qui a la puissance d’une déflagration en ouverture de recueil. Il y a de la colère dans ce texte, de la rage même. Et ça ne laisse pas indifférent.
Cette nouvelle se présente comme les déclarations de différents protagonistes pour la procès d’une religieuse chez laquelle un étrange objet a été retrouvé. De multiples lectures sont ici possibles. Il y a d’abord la critique de l’Inquisition religieuse et la critique du racisme sous-jacent à cette histoire également. Mais on décèle en toile de fond l’écriture d’une autre histoire qui touche à l’imaginaire mais aussi un récit décolonial qui évoque la sauvegarde des identités et histoires ethniques. Le récit est riche mais la forme manque peut-être un peu de lisibilité et demande un effort de lecture entre les lignes.
Très courte nouvelle qui nous emmène cette fois aux côtés d’une communauté à priori matriarcale qui, confrontée au déluge, ne se laisse pas abattre mais s’adapte et innove au contraire de groupes ennemis masculins qui peinent face aux éléments. Ce texte a l’allure et la résonance d’une fable éco-féministe et j’ai beaucoup aimé.
Courte nouvelle là encore mais d’anticipation apocalyptique où le contexte est décrit en toile de fond brièvement pour nous mettre dans la peau d’une protagoniste mal dans sa peau qui cherche à sauvegarder l’humanité. Mais que garder en mémoire, que doit-on sauver de la Terre et de la vie? C’est un texte surprenant et poétique. Avec une fin suspendue très réussie.
Cette nouvelle, plus longue, nous emmène à la découverte d’une fleur aux effets très particuliers sur la conscience et la conception du temps et de l’univers. Par ce voyage psychédélique, l’autrice aborde la question du lien, de notre rapport au monde, mais aussi es ambivalences de la nature humaine ou encore la connaissance. C’est un peu abstrait à expliquer, tout comme ça l’est à lire. Mais il s’en dégage quelque chose de beau qui le rapproche du texte précédent. Je ne suis juste pas certaine d’avoir tout saisi par contre.
Réécriture, sous forme de nouvelle, du conte de Blanche-Neige, La neige et les oiseaux ne modifie que certains détails du récit pour donner une part plus grande à des personnages féminins. Ce n’est pas un baiser non demandé qui viendra ici délivrer la princesse! Je reste néanmoins un peu déçue par ce texte qui manque un peu de force et d’ampleur. Une revisite intéressante mais un peu timide si je le compare aux autres nouvelles de l’autrice.

« Le sang, la chair, ne mentent pas. Ils révèlent notre appartenance à ce groupe liquide appelé famille ; nous attachant pour toujours à sa marée.»
Seconde nouvelle un peu plus longue que les autres, Fin de soirée est un récit apocalyptique, une fuite impossible, avec l’urgence de retrouver les siens. C’est aussi un récit qui parle de l’amour qu’on peut porter à nos animaux, de cette relation essentielle qui se noue entre eux et nous. Il y a le danger imminent et, en parallèle, quelques révélations quasi-religieuses / mystiques. La nouvelle en reste d’ailleurs très énigmatique sur son final.
Woaw. Alors celle-ci m’a vraiment surprise. Profondément poétique puis totalement dérangeante, j’ai beaucoup aimé cette nouvelle horrifique qui se rapprocherait plus de la première du recueil pour sa noirceur. C’est un très bon texte avec un très bon twist. Elle ne laisse pas indifférent. Tout ce que j’aime.
Le contraste est saisissant avec la précédente alors que les deux nouvelles partagent des thèmes communs: le deuil et la famille. C’est un texte très beau, terriblement mélancolique et touchant. Parlant de la nécessité d’accepter la fin, cette nouvelle laisse un sentiment douloureux mais en même temps nécessaire. Probablement une des plus belles nouvelles du recueil.
On poursuit sur le côté poétique avec un récit qui parle d’amour, de livres et de voyages temporels. C’est un texte très littéraire aux belles envolées lyriques, contenant des extraits d’autres textes dans le récit. Un hommage à la puissance des histoires.
Cette nouvelle m’aura laissé en larmes pour terminer le recueil. C’est certainement la plus puissante et la plus touchante. Parce qu’elle parle encore une fois de deuil mais aussi de devoir de transmission. Parce qu’elle souligne la tentative poétique de lutter contre l’injustice des féminicides en donnant un écrin superbe à celles qui ne sont plus là. Il y a ici une idée aussi formidable que terrible, un constat atroce aussi. C’est très beau, vraiment très, très beau. Et une magnifique façon de terminer un recueil aux tonalités vraiment diverses.
« S’isoler, parfois, est la seule manière d’entendre sa propre voix.»
Mon avis global
Il est difficile de condenser un avis sur ce recueil dont les nouvelles sont très différentes en termes de styles mais aussi de tonalités. On passe de textes noirs, dérangeants à des pauses poétiques tantôt mélancoliques, tantôt mystiques. Des thématiques communes se dégagent par contre de l’ensemble. L’autrice parle beaucoup de la famille, tantôt comme refuge, surtout entre femmes, tantôt comme zone de traumatismes et violences, particulièrement par les hommes. On constate d’ailleurs un aspect féministe évident, ces écrits se faisant l’écho des femmes qui aiment et qui souffrent. Il y est aussi question de la mort, du deuil et, via ces thèmes, de transmission et de mémoire. La question du mystique est aussi là de textes en textes, comme nécessaire à la compréhension de quelque chose qui nous dépasse. En filigrane se dessine enfin l’histoire du Mexique, sa multiculturalité, ses défauts et ses forces, en reflet de celle de l’humanité elle-même. C’est un recueil assez fascinant dans son ensemble et dont la plume transcrit une personnalité qui contient en elle amour et rage, peine et douceur. Certains textes sont plus difficiles à saisir, m’ont laissé un peu de côté en chemin quand d’autres méritent à eux seuls la découverte de ce recueil. C’est le cas, notamment, de la toute dernière qui donne son titre à l’ensemble et qui me restera longtemps en tête. Je ne regrette pas non plus d’avoir découvert cette autrice qui a des choses à dénoncer et maîtrise tant le côté fantastique-horrifique que le récit apocalyptique. C’était une belle expérience et j’ai eu du mal à lâcher cette lecture.
En bref, le recueil Elles rêveront dans le jardin est une belle découverte. Les nouvelles qui le composent sont aussi diverses qu’unifiées dans leurs thèmes, elles portent en elles les voix de femmes qui souffrent et qui aiment et nous font voyager dans les genres de l’imaginaire et les styles littéraires tout en conservant la même force. Certains textes sont un peu énigmatiques ou moins réussis, mais quelques nouvelles méritent à elles seules, la découverte de cette autrice et de ce recueil.
« À travers le procès pour sorcellerie d'une nonne indigène, la découverte d'une fleur cosmique, l'expérience d'une apocalypse merveilleuse, la rencontre entre un romancier d'anticipation et sa muse, la visite d'un mémorial futuriste, et des contes sublimant les traumatismes de l'enfance, Gabriela Damián Miravete offre la vision positive d'un monde où les morts tendent la main pour aider les vivants et où des femmes conspirent pour concevoir des sortilèges de liberté. Mêlant fantastique, science-fiction et féminisme, un recueil de douze nouvelles dans la lignée d'Ursula K. Le Guin et du nouveau roman gothique latino-américain.»
(Illustration de couverture : © Aline Zalko)
[Diversité: pp latinx, ps noir.e, pp aveugle]
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- Livre reçu en service de presse. Publication non rémunérée. Merci aux éditeurs. -
[Lecture n°3 (4/50 points avec les bonus pour l'échelon 4 Fusion dans l’utopique) pour le Challenge de L'Imaginaire édition 14 de Tornade de lecture + thème trimestriel Hiver (Janvier-Mars) - Ombres, noirceur, créatures]

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